l'ancienne route des kayaks

 

 

par François parigot

 

kayak de mer

randonnée nautique

terres lointaines

construction

logistique

pêche aux thons

croisière 

toutes les dates

 

les niveaux

 

 

 

 

 

 

Groenland 2004

Expédition « ancienne route des kayaks »

 

  Jeudi 1er juillet

« Ne vous approchez pas trop près de celui-là, il peut se retourner » nous crie Yann. Docilement le petit groupe freine les kayaks et reste à bonne distance de l’iceberg. C’est notre premier iceberg dans la baie de Narssaq et l’excitation est à son comble. Au loin une arche de glace de  taille respectable nous attire. C’est notre première journée de navigation au sud Groenland et un grand rêve est en train de se réaliser pour tous les membres de l’expédition.

  Sous la houlette de notre guide Yann Lemoine, animateur de l’association Peuple Nomade, 6 kayakistes de Bretagne sont partis essayer de rouvrir « l’ancienne route de kayaks ».

En effet Yann rêvait, depuis certaines conversations avec des anciens de Narssaq, de redécouvrir cette voie qui, à travers les fjords et les lacs de montagne, et moyennant quelques portages, permettait de rejoindre Ivigttut au nord sans passer par la mer libre et le pack qui l’encombre parfois.

  L’an dernier, une première reconnaissance en Nautiraid lui avait permis de localiser les portages à effectuer mais le manque de temps et la météo l’avaient contraint à renoncer : les pluies incessantes avaient gorgé le terrain d’eau et tout portage s’avérait impossible. Peut-être aurons-nous plus de chance cette année.

 

  Vendredi 2 juillet

  Deuxième jour du raid. Après une première nuit fraîche sur le bord du Bredefjord et un petit déjeuner sous la moustiquaire (qu’il faudra toujours garder à portée de main )nous embarquons et après une navigation sans histoire, ponctuée d’une visite émouvante sur le lieu d’un ancien village inuit et de ses tombes où nous voyons des restes d’ossements sous les empilements de pierres, nous atteignons un magnifique bivouac alpestre près du glacier Naujat Sermiat qui s’écoule de la calotte glaciaire. Les bivouacs dans les fonds de fjords ont ceci de magique que, aussitôt sortis de nos kayaks de mer (de superbes Prijon Kodiak) nous pourrions nous croire à 2500 m d’altitude.

 

  Samedi 3 juillet

  Nous nous approchons du glacier et pour la première fois nous voyons la source des icebergs : un mur de glace plonge dans l’eau et de temps à autre vêlent des icebergs de taille variable. Le Naujat Sermiat est un petit glacier, et les icebergs qu’il produit n’ont rien à voir avec ceux que l’on trouve dans la baie de Disko ; néanmoins nous restons à bonne distance du front de glace. Nous prenons la route d’un autre glacier que nous devrions atteindre d’ici deux jours : le Sermilik. Yann, aidé de son GPS, nous guide dans un dédale de fjords et après 33 km, sous un ciel maussade, nous montons le camp le long du fjord Tarssukataq. Pour la première fois nous montons le Tipi qui sera notre de lieu de vie pendant les jours de mauvais temps.

Marie pêche une énorme morue, et nous dégustons son foie cru, mariné au citron et au whisky, mets digne d’un grand restaurant.

 

Dimanche 4 juillet

  Nous remontons jusqu’au fond du Fjord et nous faufilons dans une passe d’à peine un mètre de large marquée par deux cairns. Les pêcheurs locaux empruntent cette passe dans leurs speedboats pour passer d’un Fjord à l’autre et s’éviter un long détour. La faune arctique est discrète mais nous apercevons un renard au poil sombre (ils sont blancs en hiver) et un aigle. La remontée du Fjord du Sermilik en fin de journée est un spectacle impressionnant : du fond du fjord, la masse du glacier nous envoie son air frais. Nous pouvons aussi contempler la calotte glaciaire qui couvre 80% de la surface du Groenland. Bivouac sur des dalles rabotées par le glacier et qui renvoient la chaleur accumulée pendant la journée. Nous devrions être demain soir au début des portages.

 

lundi 5 juillet

Emotion intense : nous approchons du front de glace du Sermilik, un arc de cercle de près de deux kilomètres, en nous faufilant entre des icebergs bleus et blancs. Nous restons à environ 400 m du front de glace, écrasés par la majesté du lieu. L’ambiance de bout du monde est absolument inoubliable et ce n’est qu’à regret que nous rebroussons chemin pour nous diriger vers le Fjord d’Isortoq où doivent débuter les portages de « l’ancienne route des kayaks ». Comme souvent au Groenland les éléments en décident autrement et vers midi, un méchant vent debout s’étant levé, nous montons le camp pour attendre des conditions meilleures. Le groupe en profite qui pour faire la sieste, qui pour aller pêcher, qui pour faire une longue balade dans les petites montagnes alentour parsemées de petits lacs et de mousse imbibée d’eau.

 

  Mardi 6 juillet

  Pluie et vent, mais les conditions sont meilleures que la veille : nous continuons notre descente du Sermilik et passons le cap Akuliaruseq sans encombres. Il fait froid ( à peine 10°) et l’arrêt dans une cabane de pêcheurs malodorante pour une soupe chaude et des nouilles chinoises, notre invariable repas du midi, nous fait du bien. L’après-midi, le vent de Sud-Ouest nous pousse dans des surfs endiablés et nous emmène jusqu’au Fjord d’Isortoq. Yann nous annonce que nous avons fait des pointes à 17km/h ! Nous avons parcouru 150km depuis notre départ de Narssaq.

La fatigue se fait sentir et Yann décide sagement de nous faire passer la nuit à la station d’abattage de caribous d’Isortoq où un petit gîte avec douche chaude nous remet à neuf. Un succulent ragoût de caribou achève de nous requinquer. Nous trouvons un peu étrange mais fort agréable ce petit coin de civilisation avec antenne satellite et électricité, après 5 jours dans les solitudes du Groenland sud. Le propriétaire, originaire d’Islande, vient nous rendre visite et nous annonce fièrement que la Commission Européenne vient de lui accorder une licence d’exportation. A quand des steaks de caribou dans les restaurants français ?

 

Mercredi 7 juillet

  Les choses sérieuses commencent. Nous pagayons quelques minutes vers le fond du fjord et débarquons au pied d’une cascade. Le premier lac se trouve juste au dessus. En 1h15 d’efforts nous faisons franchir le portage à nos 7 kayaks qui encore bien chargés pèsent chacun environ 60kg. Heureusement, nous avons des sangles de portage qui nous permettent de nous répartir le poids. Nous remettons à l’eau et parcourons environ 2km sur le lac avant d’affronter le deuxième portage, beaucoup plus sérieux celui-là, et point ultime de la reconnaissance de Yann l’an dernier. La déclivité est plus importante et nous choisissons d’utiliser les cordes de sécurité pour confectionner un palan rudimentaire. Les costauds de l’équipe tirent sur la corde en redescendant et les autres poussent pour faire glisser les kayaks sur la végétation. L’ambiance est à la rigolade et au bout de deux heures sous la pluie qui ne nous lâche pas depuis le matin, les kayaks ont franchi la difficulté et nous embarquons plein d’espoirs : nous sommes au point culminant du passage ;  plus qu’un lac à franchir et nous devrions rattraper la rivière qui nous conduira vers les fjords menant à Ivigtut. Au bout du deuxième lac, nous nous arrêtons pour manger une soupe chaude pendant que Yann entreprend une reconnaissance au pas de course avant que le brouillard n’ôte toute visibilité. Il revient, affamé, au bout d’une grande heure et c’est là que la mauvaise nouvelle tombe. Le dernier lac a disparu, envahi par la tourbe et la sphaigne : nous ne rouvrirons pas l’ancienne route des kayaks. Le portage des bateaux sur un terrain gorgé d’eau pendant plusieurs kilomètres exigerait un effort et un temps considérables. Nous décidons de renoncer et de bivouaquer sur place avant d’entreprendre le retour vers Narssaq par le chemin des écoliers. La déception est rude. Nous montons le camp rapidement sous la pluie et une partie du groupe décide d’aller explorer le passage à pied et tenter d’apercevoir le delta où nous devions parvenir. Malgré la brume qui tombe ils parviennent non loin de la cascade qui aurait dû constituer notre dernier portage.

 

  Jeudi 8 juillet

  Nous sommes trempés jusqu’aux os, les tentes commencent à prendre l’eau mais le moral reste bon et nous repassons les deux portages de la veille en sens inverse. Heureusement ça descend et nous progressons rapidement. Nous pagayons vers la sortie du Fjord d’Isortoq nous nous arrêtons faire une pause, et là Yann décide qu’une nuit à la station d’abattage des caribous pour faire sécher le matériel serait une bonne idée. Nous avons en effet une semaine de route devant nous pour rejoindre Narssaq, et pagayeurs et matériel sont trempés. Nous retrouvons avec plaisir le petit gîte et nous mettons tout à sécher sous un hangar.

 

  Vendredi 9 juillet

  Yann avait eu du nez : ce matin un bon force 8 ou 9 souffle et nous laissons sagement nos kayaks sur le petit quai de la station pour partir à la pêche ou en balade à la recherche de bois de caribou. Les pêcheurs sont chanceux et c’est un festin de saumon sauvage et d’omble chevalier dont nous nous  régalons.

 

  Samedi 10 juillet

   Au réveil, le vent souffle toujours mais semble baisser. Nous chargeons rapidement les kayaks et  pagayons vers la sortie du fjord avec un vent de force 5 dans le dos : objectif Quagssimiut, petit port de pêche à la sortie du Bredefjord donnant sur la mer libre. La carte n’est pas des plus précises, elle est au 250 000e, un peu comme si vous faisiez une randonnée kayak de mer en Bretagne avec juste la carte Michelin ! Et même avec le GPS nous ne prenons pas l’itinéraire le plus direct et nous rallongeons pas mal la route. Nous parcourons 31 km et nous arrêtons à une dizaine de km du village. Le temps fraîchit sérieusement et toutes les polaires entassées dans les sacs étanches sont de sortie. Il commence à nous manquer quelques provisions de base comme du pain, du beurre et de la confiture et surtout du tabac sans oublier le whisky dont nous finissons les dernières gouttes. L’arrêt au village sera le bienvenu.

 

  Dimanche 11 juillet

  Après avoir zigzagué entre les îlots à la recherche d’une passe vers Quagssimiut par le nord nous  trouvons la passe sud et faisons notre entrée dans ce petit village de poupées avec ses maisons colorées importées du Danemark en kit avec instructions de montage sur cassettes vidéo. Il fait gris et assez froid mais notre arrivée suscite une certaine effervescence. Un petit groupe de Groenlandais nous attend sur la plage avec de grands sourires : ils ont sans doute rarement vu des touristes en kayak et notre présence remue peut-être des souvenirs. Comble du paradoxe pour les touristes européens que nous sommes, on nous photographie. Un homme nous fait comprendre qu’il nous invite à boire un café dans ce qui s’avère être la maison de retraite du village. L’échange est limité sur le plan linguistique mais les sourires et l’examen des photos accrochées nous montrant le passé de cet homme, ancien marin, compensent largement. Nous déambulons ensuite entre les quelques maisons du village, beaucoup sont abandonnées et donnent au lieu une atmosphère étrange. Nous allons monter le camp à quelques encablures près d’un hangar abandonné qui pourrait nous abriter de la pluie, mais la puanteur qui s’en dégage nous fait préférer l’air libre.

  Lundi 12 juillet

  Retour à Quagssimiut pour quelques courses dans la minuscule épicerie, en chemin nous croisons un chalutier venu de Narssaq. Réembarquement et de quelques coups de pagaie nous rejoignons le chalutier qui a jeté l’ancre près de notre bivouac. Une forme accrochée sur le flanc droit du bateau nous intrigue : c’est un rorqual, nous dit Yann, et l’équipage s’active à le dépecer. La peau et la couche de graisse qui protègent l’animal sont prestement découpés et hissés à bord à l’aide d’un palan. Le capitaine nous en propose même un morceau à déguster cru, c’est le Mataq, friandise groenlandaise. Le reste de la journée nous remontons tranquillement par de petits fjords vers le Bredjeford le long duquel nous bivouaquons. Le beau temps est revenu.

 

  Mardi 13 juillet

  Brouillard, traversée sans encombre du Bredjefjord pour contourner l’île de Tugtutoq par le sud-ouest. Au déjeuner, malgré le beau temps, Yann semble inquiet et nous fait forcer l’allure : il craint un coup de foehn. Il a raison : en fin d’après-midi, un fort vent thermique se lève en quelques minutes et nous n’avons que le temps de bifurquer dans un fjord secondaire pour y monter le camp et attendre une accalmie. Nous sommes à 25 km de Narssaq et nous avons au maximum 2 jours devant nous. Notre avion décolle vendredi. Au dîner, Fred et Yann nous régalent de magnifiques truites péchées au pied de la petite cascade qui nous alimente en eau douce.

 

  Mercredi 14 juillet 04

  Le vent est tombé, et le temps est magnifique, mais il faut rester vigilant. Il est donc décidé de rallier Narssaq le jour même. Poussés par un petit vent de sud-ouest et la marée montante, nous progressons rapidement et la montagne de Narssaq apparaît dans le lointain. La traversée du Sound s’effectue à allure record et nous rejoignons l’auberge de jeunesse qui nous sert de camp de base. Dîner très arrosé chez le propriétaire de l’auberge de jeunesse. Il ne manque qu’un feu d’artifice pour conclure ce jour de fête nationale. Nous n’avons certes pas réouvert l’ancienne route des kayaks, mais nous avons effectué plus de 300km d’un parcours magnifique en étant pratiquement isolés de tout. Notre seul lien avec le reste du monde étant notre téléphone satellite et en cas de grand danger notre balise Argos.

 

 Les participants :

  • Yann Lemoine, notre guide de l’association Peuple nomade.

  • Luc Vincent et sa fille Marie

  • France Audebourg et Stéphane Gallerne du club Kraken à Saint Briac

  • Fred Joly et François Parigot, du club de Thorigné Eaux Vives

 

Remerciements à CKM, Grand Nord Grand Large, Polyform, Kerk.