Groenland 2004
Expédition « ancienne route des kayaks »

Jeudi 1er juillet
« Ne
vous approchez pas trop près de celui-là, il peut se retourner »
nous crie Yann. Docilement le petit groupe freine les kayaks et reste à
bonne distance de l’iceberg. C’est notre premier iceberg dans la baie
de Narssaq et l’excitation est à son comble. Au loin une arche de glace
de
taille respectable nous attire. C’est notre première journée de navigation
au sud Groenland et un grand rêve est en train de se réaliser pour tous les
membres de l’expédition.
Sous la houlette de notre guide Yann Lemoine, animateur de
l’association Peuple Nomade, 6 kayakistes de Bretagne sont partis
essayer de rouvrir « l’ancienne route de kayaks ».
En
effet Yann rêvait, depuis certaines conversations avec des anciens de
Narssaq, de redécouvrir cette voie qui, à travers les fjords et les
lacs de montagne, et moyennant quelques portages, permettait de
rejoindre Ivigttut au nord sans passer par la mer libre et le pack qui
l’encombre parfois.
L’an dernier, une première reconnaissance en Nautiraid lui avait permis
de localiser les portages à effectuer mais le manque de temps et la
météo l’avaient contraint à renoncer : les pluies incessantes
avaient gorgé le terrain d’eau et tout portage s’avérait impossible.
Peut-être aurons-nous plus de chance cette année.
Vendredi 2 juillet
Deuxième jour du raid. Après une première nuit fraîche sur le bord du
Bredefjord et un petit déjeuner sous la moustiquaire (qu’il faudra
toujours garder à portée de main )nous embarquons et après une
navigation sans histoire, ponctuée d’une visite émouvante sur le lieu
d’un ancien village inuit et de ses tombes où nous voyons des restes
d’ossements sous les empilements de pierres, nous atteignons un
magnifique bivouac alpestre près du glacier Naujat Sermiat qui s’écoule
de la calotte glaciaire. Les bivouacs dans les fonds de fjords ont ceci
de magique que, aussitôt sortis de nos kayaks de mer (de superbes
Prijon Kodiak) nous pourrions nous croire à 2500 m d’altitude.
Samedi 3 juillet
Nous nous approchons du glacier et pour la première fois nous voyons la
source des icebergs : un mur de glace plonge dans l’eau et de
temps à autre vêlent des icebergs de taille variable. Le Naujat Sermiat
est un petit glacier, et les icebergs qu’il produit n’ont rien à voir
avec ceux que l’on trouve dans la baie de Disko ; néanmoins nous
restons à bonne distance du front de glace. Nous prenons la route d’un
autre glacier que nous devrions atteindre d’ici deux jours : le
Sermilik. Yann, aidé de son GPS, nous guide dans un dédale de fjords et
après 33 km, sous un ciel maussade, nous montons le camp le long du
fjord Tarssukataq. Pour la première fois nous montons le Tipi qui sera
notre de lieu de vie pendant les jours de mauvais temps.
Marie pêche une énorme morue, et nous dégustons son foie cru, mariné au citron et au whisky, mets digne d’un grand restaurant.
Dimanche 4 juillet
Nous remontons jusqu’au fond du Fjord et nous faufilons dans une passe
d’à peine un mètre de large marquée par deux cairns. Les pêcheurs
locaux empruntent cette passe dans leurs speedboats pour passer d’un
Fjord à l’autre et s’éviter un long détour. La faune arctique est
discrète mais nous apercevons un renard au poil sombre (ils sont blancs
en hiver) et un aigle. La remontée du Fjord du Sermilik en fin de
journée est un spectacle impressionnant : du fond du fjord, la
masse du glacier nous envoie son air frais. Nous pouvons aussi
contempler la calotte glaciaire qui couvre 80% de la surface du
Groenland. Bivouac sur des dalles rabotées par le glacier et qui
renvoient la chaleur accumulée pendant la journée. Nous devrions être
demain soir au début des portages.
lundi 5 juillet
Emotion
intense : nous approchons du front de glace du Sermilik, un arc de
cercle de près de deux kilomètres, en nous faufilant entre des icebergs
bleus et blancs. Nous restons à environ 400 m du front de glace,
écrasés par la majesté du lieu. L’ambiance de bout du monde est
absolument inoubliable et ce n’est qu’à regret que nous rebroussons
chemin pour nous diriger vers le Fjord d’Isortoq où doivent débuter les
portages de « l’ancienne route des kayaks ». Comme souvent au
Groenland les éléments en décident autrement et vers midi, un méchant
vent debout s’étant levé, nous montons le camp pour attendre des
conditions meilleures. Le groupe en profite qui pour faire la sieste,
qui pour aller pêcher, qui pour faire une longue balade dans les
petites montagnes alentour parsemées de petits lacs et de mousse
imbibée d’eau.
Mardi 6 juillet
Pluie et vent, mais les conditions sont meilleures que la veille :
nous continuons notre descente du Sermilik et passons le cap
Akuliaruseq sans encombres. Il fait froid ( à peine 10°) et l’arrêt
dans une cabane de pêcheurs malodorante pour une soupe chaude et des
nouilles chinoises, notre invariable repas du midi, nous fait du bien.
L’après-midi, le vent de Sud-Ouest nous pousse dans des surfs endiablés
et nous emmène jusqu’au Fjord d’Isortoq. Yann nous annonce que nous
avons fait des pointes à 17km/h ! Nous avons parcouru 150km depuis
notre départ de Narssaq.
La
fatigue se fait sentir et Yann décide sagement de nous faire passer la
nuit à la station d’abattage de caribous d’Isortoq où un petit gîte
avec douche chaude nous remet à neuf. Un succulent ragoût de caribou
achève de nous requinquer. Nous trouvons un peu étrange mais fort
agréable ce petit coin de civilisation avec antenne satellite et
électricité, après 5 jours dans les solitudes du Groenland sud. Le
propriétaire, originaire d’Islande, vient nous rendre visite et nous
annonce fièrement que la Commission Européenne vient de lui accorder
une licence d’exportation. A quand des steaks de caribou dans les
restaurants français ?
Mercredi 7 juillet
Les choses sérieuses commencent. Nous pagayons quelques minutes vers le
fond du fjord et débarquons au pied d’une cascade. Le premier lac se
trouve juste au dessus. En 1h15 d’efforts nous faisons franchir le
portage à nos 7 kayaks qui encore bien chargés pèsent chacun environ
60kg. Heureusement, nous avons des sangles de portage qui nous
permettent de nous répartir le poids. Nous remettons à l’eau et
parcourons environ 2km sur le lac avant d’affronter le deuxième
portage, beaucoup plus sérieux celui-là, et point ultime de la
reconnaissance de Yann l’an dernier. La déclivité est plus importante
et nous choisissons d’utiliser les cordes de sécurité pour
confectionner un palan rudimentaire. Les costauds de l’équipe tirent
sur la corde en redescendant et les autres poussent pour faire glisser
les kayaks sur la végétation. L’ambiance est à la rigolade et au bout
de deux heures sous la pluie qui ne nous lâche pas depuis le matin, les
kayaks ont franchi la difficulté et nous embarquons plein
d’espoirs : nous sommes au point culminant du passage ; plus
qu’un lac à franchir et nous devrions rattraper la rivière qui nous
conduira vers les fjords menant à Ivigtut. Au bout du deuxième lac,
nous nous arrêtons pour manger une soupe chaude pendant que Yann
entreprend une reconnaissance au pas de course avant que le brouillard
n’ôte toute visibilité. Il revient, affamé, au bout d’une grande heure
et c’est là que la mauvaise nouvelle tombe. Le dernier lac a disparu,
envahi par la tourbe et la sphaigne : nous ne rouvrirons pas
l’ancienne route des kayaks. Le portage des bateaux sur un terrain
gorgé d’eau pendant plusieurs kilomètres exigerait un effort et un
temps considérables. Nous décidons de renoncer et de bivouaquer sur
place avant d’entreprendre le retour vers Narssaq par le chemin des
écoliers. La déception est rude. Nous montons le camp rapidement sous
la pluie et une partie du groupe décide d’aller explorer le passage à
pied et tenter d’apercevoir le delta où nous devions parvenir. Malgré
la brume qui tombe ils parviennent non loin de la cascade qui aurait dû
constituer notre dernier portage.
Jeudi 8 juillet
Nous sommes trempés jusqu’aux os, les tentes commencent à prendre l’eau
mais le moral reste bon et nous repassons les deux portages de la
veille en sens inverse. Heureusement ça descend et nous progressons
rapidement. Nous pagayons vers la sortie du Fjord d’Isortoq nous nous
arrêtons faire une pause, et là Yann décide qu’une nuit à la station
d’abattage des caribous pour faire sécher le matériel serait une bonne
idée. Nous avons en effet une semaine de route devant nous pour
rejoindre Narssaq, et pagayeurs et matériel sont trempés. Nous
retrouvons avec plaisir le petit gîte et nous mettons tout à sécher
sous un hangar.
Vendredi 9 juillet
Yann avait eu du nez : ce matin un bon force 8 ou 9 souffle et
nous laissons sagement nos kayaks sur le petit quai de la station pour
partir à la pêche ou en balade à la recherche de bois de caribou. Les
pêcheurs sont chanceux et c’est un festin de saumon sauvage et d’omble
chevalier dont nous nous régalons.
Samedi 10 juillet
Au réveil, le vent souffle toujours mais semble baisser. Nous chargeons rapidement les kayaks et pagayons
vers la sortie du fjord avec un vent de force 5 dans le dos :
objectif Quagssimiut, petit port de pêche à la sortie du Bredefjord
donnant sur la mer libre. La carte n’est pas des plus précises, elle
est au 250 000e, un peu comme si vous faisiez une randonnée kayak de
mer en Bretagne avec juste la carte Michelin ! Et même avec le GPS
nous ne prenons pas l’itinéraire le plus direct et nous rallongeons pas
mal la route. Nous parcourons 31 km et nous arrêtons à une dizaine de
km du village. Le temps fraîchit sérieusement et toutes les polaires
entassées dans les sacs étanches sont de sortie. Il commence à nous
manquer quelques provisions de base comme du pain, du beurre et de la
confiture et surtout du tabac sans oublier le whisky dont nous
finissons les dernières gouttes. L’arrêt au village sera le bienvenu.
Dimanche 11 juillet
Après avoir zigzagué entre les îlots à la recherche d’une passe vers Quagssimiut par le nord nous trouvons
la passe sud et faisons notre entrée dans ce petit village de poupées
avec ses maisons colorées importées du Danemark en kit avec
instructions de montage sur cassettes vidéo. Il fait gris et assez
froid mais notre arrivée suscite une certaine effervescence. Un petit
groupe de Groenlandais nous attend sur la plage avec de grands
sourires : ils ont sans doute rarement vu des touristes en kayak
et notre présence remue peut-être des souvenirs. Comble du paradoxe
pour les touristes européens que nous sommes, on nous photographie. Un
homme nous fait comprendre qu’il nous invite à boire un café dans ce
qui s’avère être la maison de retraite du village. L’échange est limité
sur le plan linguistique mais les sourires et l’examen des photos
accrochées nous montrant le passé de cet homme, ancien marin,
compensent largement. Nous déambulons ensuite entre les quelques
maisons du village, beaucoup sont abandonnées et donnent au lieu une
atmosphère étrange. Nous allons monter le camp à quelques encablures
près d’un hangar abandonné qui pourrait nous abriter de la pluie, mais
la puanteur qui s’en dégage nous fait préférer l’air libre.
Lundi 12 juillet
Retour à Quagssimiut pour quelques courses dans la minuscule épicerie,
en chemin nous croisons un chalutier venu de Narssaq. Réembarquement et
de quelques coups de pagaie nous rejoignons le chalutier qui a jeté
l’ancre près de notre bivouac. Une forme accrochée sur le flanc droit
du bateau nous intrigue : c’est un rorqual, nous dit Yann, et
l’équipage s’active à le dépecer. La peau et la couche de graisse qui
protègent l’animal sont prestement découpés et hissés à bord à l’aide
d’un palan. Le capitaine nous en propose même un morceau à déguster
cru, c’est le Mataq, friandise groenlandaise. Le reste de la journée
nous remontons tranquillement par de petits fjords vers le Bredjeford
le long duquel nous bivouaquons. Le beau temps est revenu.
Mardi 13 juillet
Brouillard, traversée sans encombre du Bredjefjord pour contourner
l’île de Tugtutoq par le sud-ouest. Au déjeuner, malgré le beau temps,
Yann semble inquiet et nous fait forcer l’allure : il craint un
coup de foehn. Il a raison : en fin d’après-midi, un fort vent
thermique se lève en quelques minutes et nous n’avons que le temps de
bifurquer dans un fjord secondaire pour y monter le camp et attendre
une accalmie. Nous sommes à 25 km de Narssaq et nous avons au maximum 2
jours devant nous. Notre avion décolle vendredi. Au dîner, Fred et Yann
nous régalent de magnifiques truites péchées au pied de la petite
cascade qui nous alimente en eau douce.
Mercredi 14 juillet 04
Le vent est tombé, et le temps est magnifique, mais il faut rester
vigilant. Il est donc décidé de rallier Narssaq le jour même. Poussés
par un petit vent de sud-ouest et la marée montante, nous progressons
rapidement et la montagne de Narssaq apparaît dans le lointain. La
traversée du Sound s’effectue à allure record et nous rejoignons
l’auberge de jeunesse qui nous sert de camp de base. Dîner très arrosé
chez le propriétaire de l’auberge de jeunesse. Il ne manque qu’un feu
d’artifice pour conclure ce jour de fête nationale. Nous n’avons certes
pas réouvert l’ancienne route des kayaks, mais nous avons effectué plus
de 300km d’un parcours magnifique en étant pratiquement isolés de tout.
Notre seul lien avec le reste du monde étant notre téléphone satellite
et en cas de grand danger notre balise Argos.
Les participants :
-
Yann Lemoine, notre guide de l’association Peuple
nomade.
-
Luc Vincent et sa fille Marie
-
France Audebourg et Stéphane Gallerne du club Kraken à Saint Briac
-
Fred Joly et François Parigot, du club de Thorigné Eaux Vives
Remerciements à CKM, Grand Nord Grand Large, Polyform, Kerk.