route au sud

 

 

par Nicolas Chaînier

 

 

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Présentation : résumé du projet

Au cœur des valeurs de l’association Peuple Nomade, l’expédition « Côte Ouest du Groenland » s’est montée dès l’origine autour d’objectifs précis.

-        Une randonnée « full kayak » prévoyant une durée journalière moyenne de navigation de 6 à 7 heures. Pour cette aventure, le kayak n’est pas qu’un simple moyen de transport mais notre mode de vie. Nous nous plaçons délibérément ans une situation où nous devrons dépasser quelques unes de nos limites, individuelles et collectives. Le kayak, c’est aussi le moyen de comprendre in situ l’une des traditions les plus fortes du peuple groenlandais.

-        La découverte d’un parcours riche et symbolique. Constituant la zone la plus peuplée du Groenland, bien que parsemée de vastes territoires vierges de toute habitation sédentaire, la côte Ouest nous offre une vaste palette de paysages et d’environnement, mais aussi des occasions de rencontres de la population dans ses activités quotidiennes. Nous nous apercevrons très vite que notre périple suscite étonnement et curiosité. Notre présence est souvent signalée quelques jours avant les haltes que nous faisons dans les villages.

-        L’immersion dans un milieu peut-être un peu plus préservé qu’ailleurs de l’impact humain, pour rapporter avec nous un peu de sagesse et d’humilité.

Le parcours choisi s’étend donc de Ilulissat (baie de Disko - 69,50°N 53,30°W) à Paamiut (62,00°N, 49,43°W), soit une estimation de 1200 km de navigation. Nous embarquons une large autonomie de ressources, mais prévoyons toutefois des étapes régulières tous les 4 jours environ, au gré des villages rencontrés pour assurer le ravitaillement de quelques produits de base, notamment les plus encombrants (céréales ou pétrole pour le réchaud par exemple).

Notre flottille se compose de 3 kayaks Prijon, en polyéthylène, dotés d’une grande capacité de stockage en randonnée et d’une résistance aux frottements sur des terrains de débarquement potentiellement très abrasifs, ainsi que de 2 kayaks Polyform Artika en fibre, dont la conception est inspirée des kayaks traditionnels groenlandais et reconnus pour leurs qualités marines.

Pour le reste, nous embarquons le minimum d’équipement personnel, celui-ci étant à peu près équivalent à l’équipement nécessaire pour une randonnée d’une semaine, 3 tentes et un tipi collectif en cas d’immobilisation prolongée à terre.

L’équipe, menée par Yann, guide kayak breton et spécialiste du Groenland, regroupe quatre parisiens en quête de grand air : Gilles, Carole, Philippe et Nicolas.

  Le parcours

 

 


Avec le recul, nous pouvons découper notre périple en plusieurs tronçons :

  1. Le départ, un jour mais un événement à lui tout seul,

  2. La traversée de la baie de Disko, 10 jours

  3. La descente vers le Sondre Stromfjord, 10 jours

  4. La région de Manitsoq, 8 jours

  5. Le final vers Nuuk, terminus effectif de l’expé, 6 jours

Le départ

Ilulisat borde la rive Nord de l’Isfjord, plus grand débiteur d’icebergs du Groenland. A cette saison, la ville est ainsi quasiment ceinturée de barres de glace pouvant atteindre près de 100 mètres de haut. Rien de mieux pour se mettre dans l’ambiance. Nous profitons largement du spectacle durant nos deux jours de préparation. Ultimes courses et chargement des kayaks s’effectuent par chance sous de larges éclaircies, contrastant avec le mauvais temps qui sévit sur le Groenland depuis le début de l’été.

Notre toute première étape consiste à traverser l’Isfjord en contournant les plus gros icebergs suffisamment loin pour garantir notre sécurité, mais pas trop pour ne pas rallonger l’étape hors du raisonnable.

Nous embarquons le soir pour éviter la brise. La prise de contact avec nos kayaks que nous connaissons peu est toujours un peu délicate, mais nous nous retrouvons rapidement dans un univers tellement époustouflant que tout devient facile.

Nous naviguons ainsi durant environ quatre heures, sous le charme multicolore des rayons réfléchis du soleil de minuit. Les icebergs vivent, s’embrasent et nous envahissent, semblant nous montrer l’étendue de leurs mystères. Des glaciers aux reflets mauves aux tours orangées, des grottes marines projetées de vert aux sculptures animales, notre imaginaire est mis à rude épreuve. Petit à petit, d’autres sens se mettent en éveil, le froid devient chaud, nos bruits se mêlent à la fausse quiétude du décor, nous devenons acteurs de ce spectacle magique. Nous avons dépassé depuis longtemps les 3 dimensions réglementaires.

  Le voyage est commencé.

La baie de Disko

 

 

 

 

 

 

Passée la traversée de l’Isfjord, le premier quart du parcours s’effectue dans la baie de Disko. La navigation s’effectue donc avec pour paysage la calotte glaciaire de l’île de Disko. Plus nous descendons, plus les icebergs deviennent rares, petits et fragiles. Nous assistons continûment à leurs transformations avec parfois une explosion en direct, provoquant la bascule de la masse de glace et une série de vagues dont il faut nous méfier. Dans la baie, le temps est relativement clément et nous gratifie de quelques belles journées. La faune marine n’est pas en reste. Nous scrutons la mer en permanence à la recherche de quelque signe de baleines et de phoques. C’est ici que nous ferons nos plus belles rencontres. La présence de ces animaux marins, qui d’un coup de queue pourraient combler les quelques dizaines ou centaines de mètres qui nous séparent, nous procure des sensations que notre imagination se charge de décupler.

Côté kayak, nous rentrons progressivement dans le rythme, allongeant de jour en jour nos étapes. Nos organismes se règlent petit à petit sur le régime course : petit déjeuner à base de céréales, pause café, déjeuner d’une soupe chinoise et soupe en sachet, pause café, dîner de féculents et pour le moral autant que pour le sucre d’un dessert. La petite touche gastronomique repose largement dans l’utilisation créatrice et parfois surprenante de notre réserve d’épices, la petite douceur locale venant plutôt de quelques oursins cueillis au bout de la pagaie et découpés sur le pont du kayak.

En guise de salut et comme pour mieux nous montrer sa clémence et notre vulnérabilité, la baie nous gratifie toutefois d’un petit coup de vent qui complique un peu l’accès à notre premier ravitaillement. Simple prélude à ce qui nous attend, mais ça, nous ne le savons pas encore.

La descente vers le Sondre Stromfjord

 

 

 

 

 

 

Parvenus au sud de la baie, nous empruntons un chenal qui nous permet de couper la pointe sur laquelle se trouve Asiaat et qui, de plus, nous protège du vent. Changement de décor, c’est un univers plus hostile qui nous entoure. Les pierriers alentours sont secs et les moraines troubles rendent les débarquements potentiels risqués. Aussi les fins d’après-midi se prolongent-elles dans la recherche de terrains de débarquement praticables et accueillants. Les premiers signes de fatigue apparaissent ainsi dans la difficulté et c’est presque avec soulagement que nous effectuons notre première halte forcée sur l’île de Tugtuulit pendant deux jours et demi, le temps de laisser passer une première dépression. Magie du découpage côtier, la mer dans cette zone semble se faire oublier malgré les colonies d’étoiles de mer qui en tapissent le fond et les méduses proliférant. L’aspect et la taille de ces sentinelles dissuaderaient définitivement le moins frileux des kayakistes de tenter l’esquimautage…

Notre reprise de mer est de courte durée. A peine arrivés à Agto, qu’une autre dépression s’annonce. Les villageois nous convient fermement à mettre les bateaux à l’abri, et nous aussi par la même occasion. Un grand merci à Ida Marie, institutrice de l’endroit, qui a supporté nos odeurs « marines » et nous a régalés d’un cuissot de caribou et de saumon fumé, un vrai délice pour nos palais endormis.

Passé Agto, changement de décor une fois de plus, nous atteignons une zone de fjords, de larges entailles orientées sud-ouest qui, en regardant la carte, semblent servir de déversoirs à la calotte glaciaire. Il nous faut estimer au mieux les conditions de marées pour jongler avec les courants. A ce petit jeu Yann est un maître et si nous fûmes parfois quelques peu chahutés, c’est à mettre au compte de petits phénomènes de mascaret au point de rencontre des courants ascendants et descendants.

Les points de bivouac constituent une autre difficulté de l’endroit. La relative verticalité des chaînes de montagne bordant les fjords n’offre que peu d’abris, de surcroît disposant de points d’eau. Nous comptons donc sur nos cartes grande échelle (1/250000) qui s’avèrent assez justes sur ce point.

Côté météo, la vigilance est de mise. Nous expérimentons une large palette de conditions passant des jours blancs aux jours ventés, des bruines pénétrantes aux soleils brefs mais éclatants. Rares sont cependant les navigations qui ne sont pas bordées par la ligne de nuages dépressionnaires qui tantôt nous précèdent, tantôt nous suivent, nous évitent ou… nous secouent !

Petite frayeur alors qu’un changement de direction du vent nous contraint par prudence à nous arrêter dans une crique, Yann s’est éloigné pour rejoindre un monticule qui lui permettra de mieux visualiser le ciel et les conditions de mer. Nous le voyons revenir blême une demie heure plus tard. A bien y regarder sa combinaison porte encore des traces de boue, stigmates d’une chute jusqu’à la taille dans des sables mouvants bordant un petit lac vaseux comme il y en a tant. Le vent contraire l’empêchant de nous appeler, seule la lucidité due à l’expérience du Grand Nord lui a permis de s’en sortir.

Ainsi se poursuit notre route à peine ralentie par un rapide ravitaillement à Sisimiut où nos kayaks posés sur la grève du port constituent l’attraction pour les habitants. Le Sondre Stromfjord, le plus gros sur la carte offre plutôt moins de résistance pour sa traversée que d’autres fjords en amont, plus petits mais plus sournois. Tant mieux, c’est un gros poids en moins et nous prenons, confiants, la direction de Manitsoq. Il nous reste 15 jours environ avant la fin et à condition de pouvoir continuer sur un bon rythme, nous sommes toujours dans les temps pour rejoindre Paamiut.

La région de Manitsoq

 

 

 

 

 

Manitsoq signifie  « l’irrégulière » en groenlandais. Sûrement parce que le terrain alentour est très montagneux avec des sommets de 1000 m plongeant leurs langues de glaciers dans les eaux. Peut-être aussi parce que le temps peut changer en quelques minutes, le vent tourner et la mer se lever. Ici, nous découvrons encore un autre Groenland, plus sauvage, plus rude. Il est parfois difficile de croire que nous pagayons sur la mer et non sur quelque lac de montagne. La ville, que nous atteignons péniblement après plusieurs jours d’étapes très courtes voire bloqués à terre, ressemble un peu à une forteresse plantée sur son rocher. Nous prenons un coup de vent en tentant de rentrer dans le port, seul point d’accès ; sensations fortes garanties, j’ai désormais l’impression d’être kayakiste et plus seulement de faire du kayak. A Manitsoq ce dimanche, nous pouvons nous abriter dans un hangar où nous faisons sécher nos quelques affaires mouillées. Bien nous en prend car dehors, il se remet à pleuvoir et nous ne savons pas encore que la pluie ne s’arrêtera plus pendant cinq jours.

Nous reprenons la route dès le lendemain matin et de saut de puce en sauts de puce nous tentons pendant ces cinq jours de nous extirper de cette zone « maudite », allant parfois jusqu’à faire trois tentatives pour réussir à traverser de petits fjords apparemment anodins. Si nous avons reprogrammer l’arrivée à Nuuk au lieu de Paamiut, inatteignable désormais, nous craignons que la saison d’automne, saison des vents, ne soit particulièrement précoce cette année. Psychologiquement nous nous préparons donc à endurer des jours difficiles.

Pourtant, un matin…le soleil.

Au réveil d’une nuit glaciale qui a durci les parois des tentes et gelé les moindres trous d’eau, nous contemplons le ciel d’un bleu si rayonnant qu’il en imprègne toute la nature. Nous retardons le départ de deux heures pour sécher sur les dalles. Tout y passe à commencer par nous. Je regrette d’avoir bravé la bruine hier pour une toilette rapide, mais qu’importe. Nous pouvons reprendre la route, rassérénés : nous savons enfin que nous avons échappé à Manitsoq.

Le final vers Nuuk

Il nous reste six jours et finalement bien peu de kilomètres par rapport à notre moyenne depuis le départ. Néanmoins, ne pouvant prendre le risque d’être bloqués de nouveau par du mauvais temps, nous maintenons le rythme. Après ces derniers jours agités, nous retrouvons un réel sentiment de glisse. Nous cherchons notre chemin entre les îlots. Le relief s’aplanit très vite et trouver un chenal dans ce dédale devient une véritable gageure. Cela nous offre également une partie de plaisir sur un véritable tapis roulant s’enfonçant dans les terres, le GPS affiche près de 12 km/h alors que nous mouillons à peine les pagaies.

A la veille de l’arrivée, nous sommes de nouveau contraints de rester une journée à terre pour cause de grand vent. Les provisions risquant d’être justes, nous nous lançons dans une partie de pêche aérée qui nous régalera de quelques ombles arctiques de bonne taille. Tartare, grillade, court-bouillon, vapeur, nous laissons libre cours à notre imagination culinaire. Je crois bien que j’en garde le goût pour longtemps encore.

Enfin il faut bien terminer un jour. La traversée vers Nuuk se mérite et décompression aidant, l’allure se ralentit, si bien que nous manquons le bon créneau de marée. C’est donc après une dérive mémorable que nous mettons un pied à terre définitif sur une grève du vieux Nuuk. Paavia, un kayakiste groenlandais de passage nous offre un accueil chaleureux, comme un résumé des rencontres éphémères que nous avons vécues pendant six semaines.

 Heureux, usés, déboussolés, nous savons que cette expérience ne sera pas sans effet sur notre philosophie de vie, mais lesquels ? L’avenir nous le dira ainsi que sûrement d’autres aventures…

 

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